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vendredi 8 février 2013

Nous sommes tous des Chokri Belaïd !

Femme avec le drapeau de l'UGTT
Nous partons dès 9 heures du matin pour nous rendre à la Maison de la Culture de Djebel Jelloud, point de départ du cortège pour les obsèques de Chokri Belaid. Aujourd'hui a été décrétée la grève générale dans tout le pays. Du jamais vu depuis janvier 1978 qui avait provoqué des violences extrêmes donnant lieu au fameux "jeudi noir" et fait des centaines de morts. Les médias évoquent cette grève de 78 contribuant ainsi à accentuer la tension déjà palpable depuis trois jours. Pourtant le peuple tunisien de la révolution tient à saluer ce symbole de la résistance et de l'opposition en ce vendredi 8 février. La veille une page Facebook a créé un événement conviant les femmes à assister à l'enterrement. En effet, dans la religion musulmane, les femmes n'ont pas le droit de pénétrer dans le cimetière lors des obsèques. Cette page devient le lieu d'un petit débat intéressant pour qui ne connait pas cette coutume comme moi. Très vite le peu de femmes qui tiennent à maintenir cette tradition se trouvent contredites par la majorité des internautes, prêtes à braver ce qu'elles considèrent comme une coutume injuste.
 
Les jeunes postés sur les toits crient leur soutien
Lorsque nous arrivons dans le quartier de Djebel Jelloud, zone industrielle et quartier très populaire situé au sud de Tunis et qui a vu grandir Chokri Belaïd, des centaines de personnes sont déjà présentes. Il est à peine 10 heures du matin et le cortège doit partir à midi vers le cimetière de Jellaz situé à deux kilomètres environ. Lorsque le cercueil, arrivé tout juste de chez les parents du défunt, pénètre dans la maison de la culture, l'émotion est à son comble. La foule chante des slogans à la gloire du grand homme, les larmes aux yeux et la rage au cœur. C'est la colère des innocents. Certains hommes et femmes ne peuvent s'empêcher de pleurer. Des gamins du quartier sont montés sur les toits, parmi les journalistes et les manifestants.Tous reprennent en cœur les chants et slogans. On crie "Chokri Belaid n'est pas mort, la lutte continue!". La pluie s'abat par intermittence, comme pour signaler sa tristesse et sa solidarité au peuple de la révolution. Une fois le cercueil à l'intérieur, la foule est dense dans la maison de la culture. Je décide de sortir.

Je n'ai pas de carte de presse sur moi, je laisse les journalistes couvrir les événements pour les grands médias. Je me glisse dans la foule, je deviens le peuple et je photographie. Je n'ai pas envie de jouer des coudes pour m'approcher des grandes figures bien que je sois solidaire de la famille de Chokri Belaïd...
Dehors déjà, un premier cortège devance le cercueil. On chante l'Internationale et des chants révolutionnaires. Ici, ce sont les militaires qui encadrent le cortège. On les préfère aux policiers "Eux ils ne tirent pas de bombes lacrymogène sur nous et ils ne nous tabassent pas!" "Tant que les militaires sont là, nous sommes en sécurité!" Malheureusement l'on sait que près du cimetière, les policiers ont déjà déployé leurs forces... De l'autre côté de la ville, d'autres manifestants affluent vers le cimetière. Ils viennent de toute la Tunisie pour rendre un dernier hommage à ce symbole de la révolution de 2011. La flamme semble être éveillée de nouveau. Dans le cortège beaucoup sont prêts à se battre à nouveau pour la liberté et la dignité. "Qu'ils viennent, on est prêtes à se battre!" me disent des femmes à propos des policiers.

Dans la rue de la Maison de la culture, le cortège est d'une telle densité qu'il est parfois impossible de se mouvoir à l'intérieur de celui-ci. Il ne faut vraiment pas être agoraphobe! De temps en temps, je m'extirpe du cortège pour prendre un bol d'air et quelques photos. Je repense aux conseils que l'on m'a donnés "S'il y a des lacrymos, tu cours, tu suis la foule", "Si les flics sortent les matraques et courent dans la rue, ne court pas, sinon, ils te tapent", "Prends du citron ou du coca et mets-en sur ton visage". Au regard des manifestations tunisiennes, les manifestations françaises me semblent des promenades champêtres! 

Le cortège des avocats tente de se former avec peine car la foule se replie sur eux par vagues successives. Pour rendre hommage à leur confrère ils ont observé deux jours de grève. L'émotion se lit sur leur visage, certains pleurent d'autres ont les larmes aux yeux... Ils ont décidé de défiler dans leur tenue de travail et le noir de leur robe se prête terriblement au deuil.



Nous marchons vers le cimetière de Jellaz accompagnant le cercueil. Celui-ci se trouve à l'intérieur d'un camion prêté par l'armée me dit-on. Lorsqu'il déboule du coin de la rue pour tourner vers la grande avenue qui conduit au cimetière, surmonté d'une pyramide de jeunes brandissant photos et drapeaux, je pense aux tableaux des peintres de la Révolution française. Une beauté romantique émerge de ce convoi révolutionnaire. Des hélicoptères tournent dans le ciel et la foule ironique scande un "dégage!" à leur attention. Ils me semble que nous marchons en dehors du temps. Et lorsque l'horizon se détache au loin il laisse entrevoir des milliers de petits points colorés qui tous convergent vers la même direction. Aujourd'hui, "nous sommes tous des Chokri Belaid"...



La foule précédent le cercueil est immense
Diaporama :

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Dans le cimetière de Jellaz, la foule a envahi les tombes blanches éclatantes de soleil. Logé au sein d'une montagne, le cimetière semble un immense théâtre dont les gradins abritent une foule silencieuse et émue. Le cortège du cercueil n'est pas encore arrivé, j'en profite pour monter au sommet du cimetière afin de bénéficier d'une vue d'ensemble. Au loin j'aperçois le cortège funèbre qui pénètre dans l'enceinte du cimetière. Soudain des tirs éclatent de l'autre côté de l'enceinte. On distingue un affrontement entre les policiers et des jeunes. Dans le public, on me dit "Ce sont des voleurs". Les gens sont en alerte, certains commencent à partir. Près des affrontements, la foule postée sur les toits pousse des cris d'indignation, on siffle, on hue. Mais très vite une bombe lacrymo est lancée à l'intérieur même du cimetière. Le vent est très fort et rapidement les gaz parviennent jusqu'à nous. La foule fuit rapidement vers le sommet de la montagne, écharpes sur le nez ou mouchoirs collés sur la bouche. Indignation et colère contre les policiers qui ont osé lancé des lacrymogènes dans ce lieu sacré! Pas de repos pour les morts - surtout ceux de la trempe de Belaid -  pas de repos pour les justes! Et qui sont ces jeunes qui viennent perturber le cortège endeuillé? 


Une bombe lacrymogène explose en plein dans le cimetière

Pendant ce temps le cercueil, placé sous haute protection, est arrivé à destination. De l'autre côté, la foule continue d'affluer ignorant les effluves de gaz lacrymogène. Elle croise ceux qui ont pris leur dose de gaz et repartent les yeux rougis davantage par la lacrymo que par la tristesse. Je sors du cimetière et découvre avec stupéfaction une foule encore plus immense derrière l'enceinte du cimetière. Il y a beaucoup de mouvements. Des jeunes encagoulés fendent soudain la foule en courant : ils ont sûrement volé quelque chose. J'entends que certains jeunes dépouillent les gens, notamment ceux qui ont des caméras et appareils photo. Ces actions seront confirmées le soir même. Il ne fait pas bon rester isolé en marge du cortège. Je planque mon matériel et avise deux avocats en tenue pour leur demander la direction du centre ville. Ils me proposent gentiment de me raccompagner en voiture. Si celle-ci n'a pas encore été vandalisée! Car déjà de la fumée noire s'élève : des vandales incendient les voitures garées près du cimetière punissant ainsi les gens venus assister à l'enterrement.
 
Autour de l'enceinte du cimetière la foule est nombreuse
Après avoir traversé le souk aux boutiques fermées, j'arrive sur l'avenue Bourguiba déserte, où règne un silence angoissant. Des barrages de policiers sont en place. Quelques rares passants s'empressent de rentrer. Devant la porte de France normalement grouillante de monde, sont postés de jeunes hommes prêts à en découdre avec les policiers qui les toisent à l'autre bout de la rue, sur la place de l'Indépendance. Les jeunes ont érigé une petite barricade à base de poubelles municipales. Les policiers arrêtent une voiture, fouille au corps et mains sur le toit. Près de moi, une passante s'effondre en sanglots. Un homme fait un bout de chemin avec moi, pas très rassuré, on se quitte en se souhaitant bonne chance. Dans ma rue, beaucoup de jeunes des quartiers se préparent à affronter la police. Le cortège de la manifestation n'est pas encore arrivé. Je monte m'enfermer dans l'appartement. Peu de temps après les premiers tirs éclatent accompagnés des cris. Je suis trop fatiguée pour avoir peur comme au premier jour. Quand on n'a pas le choix, on s'habitue. C'est ce que font tous les tunisiens depuis des années.


Pendant que la manifestation quitte le cimetière, des jeunes attendent devant la porte de France. Ils ont installé une petite barricade à base de poubelles municipales (vertes). L'avenue est déserte, de l'autre côté des bastions de policiers les toisent.
La majorité des tunisiens ne désirent pas la violence. Mais ils se défendront s'ils y sont acculés. Ils défendront la liberté et la dignité de tout un peuple malgré le climat de peur qui règne. Parmi la violence que certains veulent utiliser, le peuple cherche sa place entre tradition et modernité. La Tunisie a une histoire riche et ancienne, ses racines sont profondes. Elle possède toute la volonté nécessaire pour se déployer et acquérir son autonomie malgré les forces contraires internes et externes qui veulent l'asservir. Déjà, le premier ministre a annoncé un remaniement ministériel. Une première victoire pour certains. Le soir j'apprends que 500 jeunes ont été payés pour semer le trouble dans la manifestation. J'apprends aussi que le grand imam a été scandalisé par la présence des femmes dans le cortège du cimetière notamment celle de la veuve et de la fille de Chokri Belaïd. La révolution avance à son rythme, les changements ne sont font pas du jour au lendemain.
Aujourd'hui nous étions 1 million 400 000 à défiler à Tunis jusqu'au cimetière pour rendre hommage au leader du Front populaire Chokri Belaïd. C'est déjà une petite victoire pour le peuple de la révolution.

Début du cortège accompagnant la dépouille de Choukri Belaid

Ce matin à 10 heures une foule s'est réunie à la maison de la culture de Djebel Jelloud, le quartier dans lequel le leader Chokri Belaid a grandi. Le cortège s'est dirigé vers le cimetière parmi une foule grandissante de plusieurs milliers de personnes...

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jeudi 7 février 2013

Mort de Chokri Belaid J + 1

Les chats ont-ils bouffés de la lacrymo cette nuit?
Ce matin, la Tunisie se réveille avec la gueule de bois et moi aussi... Jusque tard dans la nuit des tirs et des cris ont résonné au loin tandis que les réseaux sociaux comme Facebook moulinaient à plein tubes. ... Jusque tard dans la nuit beaucoup de larmes ont été versées dans les rangs de la gauche et des révolutionnaires... Depuis hier, le climat est oppressant, on devient accro à la communication en ligne. On entend ça et là que partout dans le pays des manifestations ont lieu comme à Sidi Bouzid et sont comme toujours sévèrement réprimées par la police. Ici des gaz lacrymogène, là des chevrotines... Des manifestants ont incendié des locaux du parti Ennahda, notamment à Monastir, Sfax, Kasserine ou encore Bizerte.  L'UGTT a annoncé une grève générale de deux jours à partir de demain, où sera enterré le corps de Choukri Belaid. Déjà les magistrats et les avocats sont en grève dès aujourd'hui en soutien à leur collègue assassiné.
Ce matin, dans les rues de la capitale, la pluie vient terminer le tableau lugubre d'ambiance de fin du monde...
Les chats de Tunis ont encore bouffé de la lacrymo hier et cette nuit leurs cris de guerre résonnaient dans la rue
rendant un étrange écho aux altercations de la journée.
 Le leader du front populaire assassiné, c'est une tragédie, le gouvernement qui ordonne de tirer les lacrymo et sort les matraques sur l'ambulance qui contient le corps, c'est carrément une déclaration de guerre!
Hier le Premier ministre Hamadi Jebali annonçait la formation d'un nouveau "gouvernement de compétences nationales sans appartenance politique". Ce matin, on apprend que la majorité du parti Ennahda s'y oppose catégoriquement! L'UGTT confirme quand à elle la grève générale de demain. Après l'annonce officielle de cette grève, le secrétaire général de l'UGTT Houcine Abbasi, a reçu une menace de mort anonyme par téléphone : "Le prochain sur la liste, c'est toi"... ça fait froid dans le dos. Sur certains sites salafistes on lit que l'élimination va commencer par les chefs des partis de gauche et les syndicats et ensuite les militants. On me dit à plusieurs reprises "Même sous Ben Ali ce n'était pas comme cela". L'ombre des années noires de l'Algérie plane sur l'avenir de la Tunisie. Et beaucoup d'algériens mettent en garde leur voisin... Mais que faire lorsqu'une large partie de la population continue de ne vouloir rien voir. Dans les rangs des révolutionnaires de tous bords se lit un sentiment d'impuissance face à ce peuple divisé, "ignorant" disent certains lorsqu'ils ne sont pas en colère. L'habitude de la corruption ne s'efface pas du jour au lendemain. Sous Ben Ali beaucoup étaient du côté du plus fort, pour avoir un travail, pour contrer la peur, ou tout simplement par faiblesse et face à un pouvoir tortionnaire. Et quand la délation n'était pas pratiquée par certains, la corruption tenait lieu de Loi. Aujourd'hui la force est du côté des islamistes au pouvoir et on ne perd pas de vieilles habitudes de soumission, sous Ben Ali on enlevait le voile, sous le gouvernement Ennahda on est prêts à le remettre pour se protéger. La corruption, la peur instaurées par les dictatures sur le lit de la colonisation formatent les esprits. L'être humain s'habitue à tout, même aux habitudes les plus destructrices pour lui-même. Le courage de celles et ceux qui luttent malgré tout pour la liberté n'en est que plus louable.

Aucune manifestation n'a été officiellement déclarée pour aujourd'hui. Mais l'on sait sur les réseaux sociaux que les gens vont sortir manifester. Et ça ne tarde pas... Dès 11 heures, les marches du Théâtre sont remplies de jeunes scandant les slogans de la révolution avec force. Ils sont une petite centaine avec un public restreint qui observe sur le trottoir et de l'autre côté de l'avenue. Car les voitures circulent encore sur l'avenue Bourguiba, les gens travaillent et certains conducteurs klaxonnent en passant en signe de soutien. Une journée de répit? Il semblerait que la colère ne souffre aucun repos.
Vers 11h00, ils ne sont qu'une poignée à crier leur rage sur les marches du Théâtre. Malgré la pluie qui s'intensifie.
 

 La pluie s’abat violemment sur les manifestants, à croire que le gouvernement a commandé cela au ciel! Mais ni le froid, ni la pluie ne les arrêtera, il leur en faut plus, et en une heure, le rassemblement grossi, plus la pluie tombe et plus leur voix se fait entendre dans l'avenue. Depuis le café du théâtre la police civile observe à l'abri de la pluie l'évolution du rassemblement. Bientôt un petit cortège venant des bureaux de l'UGTT tout près de l'avenue rejoint les premiers manifestants, la foule est devenue plus nombreuse bien qu'elle soit loin d'atteindre les milliers de personnes présentes la veille. Tout le monde se dirige vers le Ministère de l'Intérieur et les policiers les attendent de pied ferme de chaque côté de l'avenue...


Hier, un policier est mort lors des affrontements finaux avec les jeunes qui balançaient des pierres. Leur haine envers les manifestants semble n'en être que plus attisée... Et lorsque je me dirige vers la foule rassemblée devant le Ministère de l'Intérieur, les forces de police sont prêtes à recevoir la foule en colère pourtant moins nombreuse qu'eux.


Moins d'une heure après, j'apprends que la police charge en balançant les bombes lacrymogène dispersant les manifestants. Comme à chaque confrontation, quelques téméraires restent malgré tout sur place pour affronter les forces de police. On dit également que des voyous ont tenté de voler et piller les magasins alentours...

mercredi 6 février 2013

La mort de Chokri Belaid

La nouvelle tombe comme un couperet : Chokri Belaid est mort. Il a été assassiné ce matin en sortant de chez lui. Tout est dit. Dans les regards, dans les visages graves des personnes regroupées au café de l'Univers, un des lieux de rendez-vous des révolutionnaires, se lit de la tristesse mais aussi autre chose. Quelque chose que je ne connais pas, sur laquelle je ne peux mettre un nom. Les regards semblent tournés vers l'intérieur des corps, le choc du réel immédiat vient de faire irruption. On pressent ce qu'il va se passer et l'on sait qu'on ne pourra pas y échapper. On connait cela . C'est la violence extrême. C'est la vie arrêtée au point du présent. C'est l'incertitude. Tout cela passe comme un nuage dans l'horizon des regards rougis par les pleurs. Demain ne s'appelle plus demain, aujourd'hui s'inscrit dans un temps infini. On connait la suite à cause du passé et l'on sait que tout peut être pire. On rentre peu à peu dans un état d'alerte. Mais déjà, la société est mobilisée, les gens sortent, se réunissent, prennent les nouvelles. Dès 10 heures les gens sont sortis dans les rues. A midi un cortège de jeunes arrive sur l'avenue Bourguiba. Ils s'arrêtent sur les marches du grand Théâtre. Tristesse - colère - tristesse... Le portrait de Chokri Belaid, leader du Front Populaire et porte parole du parti El Wattad apparaît... On n'a pas encore eu le temps de réaliser des banderoles et des affiches. Après les lycéens et les étudiants arrive le cortège des avocats, venus défiler en hommage à leur collègue Choukri Belaid. La foule se densifie peu à peu jusqu'au Ministère de l'Intérieur. A 13 heures, les pleurs ont laissé la place à la colère, des gens crient parfois leur colère et leur désespoir, à travers Choukri Belaid, c'est la Révolution que l'on assassine une deuxième fois. La police procède à plusieurs tirs à blanc provoquant quelques mouvements de panique sans danger. La foule dense massée devant le Ministère de l'Intérieur n'est pas prête à se laisser intimider. On scande "Dégage" à l'attention de Ghannouchi, on accuse le gouvernement de complicité de meurtre, on réclame tout simplement sa démission.

Manifestation suite à l'assassinat de Choukri Belaid sur l'avenue Bourguiba, avant le lancement des bombes lacrymogènes :


Vers 14h00, un cortège accompagnant l'ambulance avec la dépouille du défunt se dirige vers l'avenue Bourguiba. Les manifestants ne sont pas encore engagés dans l'avenue lorsque la police tire sur la foule composée de milliers de manifestants des bombes de gaz lacrymogène d'une puissance extrême. Le cortège continue tant bien que mal, tandis que la foule se disperse dans les rues adjacentes. Logée dans une rue perpendiculaire à l'avenue Bourguiba, j'assiste, impuissante à la violence de la police lancée contre le peuple. De la rue parviennent des cris et des bruits de tirs de bombe lacrymogène. Je décide de sortir vers 15 heures, une fois mes photos balancées sur Facebook : les gaz me prennent à la gorge et les yeux me piquent. Impossible de sortir, même sur le balcon. De temps en temps des hommes et quelques femmes courent dans la rue, les bombes ricochent sur le bitume suivies de leur fumée blanche paralysante et asphyxiante. Une bombe atterri juste sous ma fenêtre, au deuxième étage. Je ferme toutes les fenêtres mais le gaz parvient à s'infiltrer dans la chambre. La tension est à son comble. De temps en temps des gens déboulent dans la cage d'escalier de l'immeuble pour se réfugier, puis ils repartent... On me dit "surtout n'ouvre à personne!". L'angoisse est paralysante. La seule porte de sortie seule fenêtre ouverte sur le monde reste internet. L'obsession : savoir ce qu'il se passe. Je comprends de mieux en mieux le rôle des réseaux sociaux, non seulement pour faire passer les informations, mais aussi pour se sentir connecté aux autres. 
Dans les rues adjacentes, les poursuites continuent. Des cars de police raflent les jeunes se trouvant sur leur passage...
Pendant ce temps, loin sur l'avenue Bourguiba, des jeunes issus des quartiers populaires affrontent ouvertement les policiers à coup de jets de pierres, bravant les gaz et érigeant des barricades de feu. Pourquoi? D'où viennent-ils? Certains journalistes évoquent une manipulation de ces jeunes afin de décrédibiliser les manifestants. Quoi qu'il en soit, comment ne pas comprendre la rage désespérée des jeunes tunisiens lorsque le chômage, la corruption, la pauvreté et la manipulation des politiques forment le quotidien d'un présent dont l'avenir semble sans issue.


mercredi 11 juillet 2012

L’enfance aux stigmates

A Redeyef, outre Zakia Difhaouis qui tient une place particulière dans les combats du bassin minier, l’on me parle de trois femmes importantes dans les manifestations féminines de 2008. Elles ont pour maris des hommes influents du mouvement syndical et reconnus comme meneurs des manifestations d’avril 2008, c’est pourquoi ils furent parmi les plus sévèrement punis. Arrestations musclées, emprisonnements, tortures, jugements iniques et falsifiés furent le lot des hommes. Mais les femmes ont également subi des violences morales, psychiques et parfois physiques. C’est le cas de Leila Khaled, la femme de Béchir Labidi, Djemaa Hajji la femme de Adnane et Khamsa, la femme de Taïeb Ben Othmen.

Je n’aurais malheureusement pas l’occasion de rencontrer Jeema, hospitalisée en urgence et sous dialyse depuis de nombreuses années mais j’arrive à obtenir un rendez-vous avec Khamsa et son mari. Lorsque j’arrive dans leur maison le soleil brûle déjà à 40° et je pénètre dans un joli salon où une grande télévision trône comme il se doit devant les banquettes noires mordorées. C’est l’heure des dessins animés. Sous l’injonction de ses parents, un petit garçon se lève poliment et je me penche pour l’embrasser. Mais malgré moi, je suis saisie d’un léger mouvement de recul : la jolie petite figure enfantine et le petit corps sont parsemés de plaques rougeâtres. Je reconnais immédiatement ce symptôme dont j’ai moi-même souffert toute mon enfance. Et je m’en veux d’avoir éprouvé ne serait-ce que quelques secondes ce mouvement intérieur et spontané de rejet face à l’autre. Réflexe irraisonné de survie face à l’étrange, à la maladie, mouvement irrationnel guidé par la peur, celle du danger de la contamination. Combien d’enfants m’ont demandé dégoûtés « est-ce que c’est contagieux ? », avant de bien vouloir partager mon amitié. Le malheur est-il contagieux ? Cette « maladie » absolument bénigne et non contagieuse se nomme eczéma. Ça prend des formes diverses mais toujours ça marque sur la peau la différence à jamais. L’enfant développe un eczéma suite à un choc psychologique (les médecins nomment cela « psychosomatisation »). La peau parle pour lui, elle dénonce et rejette la violence du monde. Ce faisant, elle risque de placer l’enfant dans une position d'« exclusion », pour peu que la société dans laquelle il évolue soit plus ou moins bienveillante et tolérante envers la différence. Mais ceci est une autre histoire... L’enfant de Khamsa et Taïeb a développé ces stigmates après la répression de 2008, après les arrestations, après les irruptions violentes des policiers dans sa maison, après les cris de terreur des femmes, après peut-être la casserole d’eau bouillante tombée sur son dos durant la bataille. La peau douce couleur de miel de l’enfant est une mémoire vivante des événements de 2008.

Tunis - juillet 2011
 Dans le grand salon de la maison familiale, Khamsa m’accueille avec quelques gâteaux et un verre de coca. Taïeb est assis près d’elle, prêt à compléter son témoignage lorsqu’elle ne trouve pas les mots en français. Tous deux étaient sortis manifester dans les rues de Redeyef en avril 2008 suite aux résultats du concours de la CPG (Compagnie De Phosphates de Gafsa). A l’époque, seul Taïeb travaillait, comme enseignant, et militait activement au sein de l’UGTT (Union Générale des Travailleurs de Tunisie). « C’était la première fois que je manifestais… » se souvient Khamsa dans un sourire. Lorsque son mari est arrêté, le 7 avril, avec d’autres militants dont Adnane et Béchir, Khamsa s’organise avec d’autres femmes pour protester contre ces arrestations illégales. La politique de répression et de surveillance étant de rigueur, une réunion se met en place de manière quasi secrète. « Le 9 avril, on a fait passer un message comme quoi il y avait une petite fête entre femmes à la maison pour ne pas éveiller les soupçons de la police. Nous étions une quarantaine de femmes et nous avons été à la délégation. Ensuite, d’autres femmes se sont jointes à nous. » Pendant deux jours, les femmes de Redeyef organisent un sit-in pour réclamer la libération des hommes. Le 10 avril, ils sont relâchés, non sans avoir subi violences physiques, humiliations et interrogatoires musclés. Mais ce n’est que le début des harcèlements policiers comme sait si bien faire le régime de Ben Ali (voir Zakia et Zeghada). « Les policiers rentraient dans les maisons, cassaient les portes, volaient de l’argent et des objets. C’était une sorte de punition. Ils cherchaient des gens… »

Il faut dire que la petite ville frontalière d'à peine 30 000 habitants est rapidement assiégée par une armée de policiers envoyés par milliers de la capitale. Et le 6 mai, de jeunes chômeurs manifestent à nouveau contre « le non respect par les autorités préfectorales de l’engagement stipulant le recrutement de chômeurs au sein de la compagnie de phosphates », dans cette région dévastée par le chômage depuis les années 80. Les jeunes occupent le générateur électrique alimentant la compagnie et bloquant ainsi ses activités. Rapidement, la police les déloge à coups de gaz lacrymogène. Mais le jeune Hichem Ben Jeddou tente de résister en s’emparant des fils électriques. Les autorités donnent alors l’ordre de remettre le courant, assassinant sciemment le jeune homme de 24 ans. Celui-ci meurt foudroyé sur le coup, la charge électrique atteignant et blessant gravement d’autres jeunes hommes. Le même jour, la police sévit à l’intérieur des habitations. « Nous étions dans la maison avec mon mari, son frère et un ami. Les policiers essayaient de forcer la porte pour rentrer. J’avais très peur. Mon petit qui avait un an et demi comprenait qu’il se passait quelque chose et il pleurait ! ». Le lendemain, la police abattra le jeune Hafnaoui ben Ridha Belhafnaoui âgé de 18 ans... « A partir du 4 juin, la police a cassé tous les magasins, volé du matériel, tout saccagé dans le souk de Redeyef!» Malgré et surtout à cause de ces violences policières, la courageuse Khamsa descend à nouveau dans la rue avec les autres femmes. Bien que les événements soient encore sensibles dans sa mémoire, elle bute souvent sur les dates. « Entre le 15 et le 20 juin, nous avons manifesté dans la rue principale. J’avais mon fils avec moi mais la police faisait une pression physique et morale. Je leur ai dit que le petit était malade mais ils m’ont insultée et frappé ma belle-sœur… » Après le 20 juin, la répression se durcit encore et Taïeb est contraint de se cacher dans des habitations comme beaucoup d’autres (voir billet n°60). Khamsa reste à la maison, soutenue par son père et sa belle-famille. Personne ne sait où sont les hommes. Mais le 25 juin, les policiers pénètrent brusquement dans la maison : « Les femmes ont eu si peur qu’elles ont tout lâché et oublié les enfants. Mon petit était dans la cuisine. Des casseroles d’eau bouillante lui sont tombées dessus et ont brûlé son dos. » Taïeb me montre le dos de l’enfant qui assis près de nous regarde un dessin animé de Tex Avery. Désolé, il confie : « La nuit, le petit se réveille pour chercher ses parents, il a encore peur que les policiers viennent emmener son père ». Et Khamsa se souvient elle aussi : « Quand j’allais à l’hôpital visiter mon fils, la police venait pour voir si Taïeb n’allait pas venir. Mon enfant a été hospitalisé suite aux brulures du 25 juin au 7 juillet. Ce jour-là mon mari a été arrêté ».

Khamsa, Taïeb et leurs deux enfants. La petite dernière qui dort tranquillement n'a rien connu des événements de 2008.

Les hommes sont emprisonnés et la ville est en état de siège. 10 000 policiers tiennent la cité en otage, faisant de celle-ci une prison à ciel ouvert. Et le 27 juillet, les femmes de Redeyef décident à nouveau de descendre dans la rue. « Vers 08h00 du matin, une cinquantaine de femmes sont venues chez moi puis nous nous sommes dirigées vers la délégation. Nous avons crié des slogans contre l’agression de nos maisons et surtout « libérez les prisonniers ». Il y avait 150 policiers qui nous menaçaient avec leurs armes pour que l’on parte. Des hommes étaient avec nous pour nous protéger mais certaines femmes sont parties car elles ont eu peur, il y avait quand même des femmes de 80 ans ! A midi, la police nous a dispersés avec les lacrymogènes et je suis rentrée à la maison… » Ce jour-là, la police fait des rafles dans les maisons, notamment celle d’Adnan et Jeema dans laquelle se trouve Zakia Difhaouis qui sera la seule femme arrêtée et emprisonnée (voir billet n°67). « La police est venue chez moi et a menacé le père de Taïeb. Il m’ont prise avec ma sœur et ma belle-sœur et nous ont emmenées au poste de police. Ils ont posé des questions sur les manifestations en me menaçant de ne plus recommencer sous peine de me mettre en prison. Ils nous ont relâchées mais la police et la police secrète était tous les jours devant la porte de la maison pour nous surveiller. »

Malgré les manifestations et les mobilisations internationales, certains hommes croupiront plus ou moins longtemps en prison. Pour Taïeb, il faudra un an et demi avant d’obtenir sa libération. « Tous les lundis j’allais visiter mon mari dans la prison de Sidi Bouzid à 300 km. Je partais de 05h00 du matin à 17h00, prenant trois moyens de transports ». Dans les régions du centre, les infrastructures n’ont pas été développées et chaque déplacement est pénible et prend du temps. De plus, les déplacements sont couteux et Taïeb emprisonné cela signifiait qu’il n’y avait plus de salaire pour la famille. « Parfois l’UGTT nous donnait un peu d’argent mais la police essayait d’interdire par la loi cette solidarité. » A Kairouan, Khamsa participe à des réunions avec l’UGTT, l’ATDF, le PDP etc. « Parfois, la police essayait de nous arrêter, m’interdisait d’aller dans d’autres manifestations. Une fois ils ont empêché le voyage de Jeema, son frère et mon père. Ils ont été arrêtés à Gafsa et ont été durement frappés au poste de police. » Taïeb en profite pour rajouter pudiquement : « J’ai aussi été violenté par la police sur plusieurs parties de mon corps, les yeux etc. … »

Aujourd’hui, Taïeb et Khamsa veulent oublier cette période de terreur et avoir enfin le droit de disposer d’une vie heureuse. Après ces durs événements qui ont touché la famille entière, l’on comprend que le couple ait envie de tourner la page. Khamsa travaille depuis 2009, comme enseignante de base (institutrice). Elle ne veut plus entendre parler de politique contrairement à son mari, toujours syndicaliste et membre du PCOT.

Seul l’épiderme de l’enfant se souvient, traduisant dans un discours muet les moments de violence subis par la famille. Parlant non seulement pour l’enfant mais également pour tous les révoltés de Redeyef.

mardi 10 juillet 2012

« Arour » : Les vraies combattantes

Malgré la température dépassant amplement les 50°C je me rends à Gafsa avec Zakia pour rencontrer Ghezala Mhamdi militante du bassin minier en 2008 et co-fondatrice de l’Union des Diplômés chômeurs de Gafsa avec Afef Bennaceur et  Nourredine Hidouri en 2006. Nous avons rendez-vous dans le centre, à l'intérieur de l’un des rares cafés mixtes de la ville, climatisé bien entendu.

Gare routière de Gafsa

Comme la plupart des militants, la lutte de Ghezala a commencé avec l’Union Générale des Etudiants de Tunisie (UGET) lorsqu’elle étudiait à l’Institut Supérieur des Etudes Technologiques (ISET) de Gafsa. Dès 2000 cette jeune étudiante en gestion se sent « prête dans sa tête » à manifester contre la guerre en Iraq et pour soutenir la Palestine. « Dès ces protestations, j’étais suivie par les policiers… » se souvient-elle. Cela ne l’empêche pas d’enchaîner sit-in et rassemblements pour protester contre les conditions déplorables dans la faculté et le système de corruption qui y règne. « Nous voulions enlever les privilèges matériels et moraux dont bénéficiaient les étudiants du RCD [Le parti de Ben Ali NdA], nous réclamions le droit à un foyer universitaire, à plus de moyens et davantage de clémence pour les étudiants non RCDistes notamment en ce qui concerne les absences où nous étions éliminés dès 10% du taux d’absence autorisé et pas les étudiants RCDistes. » Entre 2000 et 2003, Ghezala est arrêtée 3 fois : « La première fois c’est quand les étudiants ont essayé d’envahir le foyer parce que les bourses étaient en retard. On a voulu entrer au restaurant universitaire sans ticket. La police m’a arrêtée et j’ai perdu ma bourse. Une autre fois, on  a fait un sit-in durant 15 jours dans l’administration du foyer pour réclamer nos droits à un foyer. On était avec une trentaine de filles. La police a arrêté les deux parents de deux étudiantes pour les insulter. A 1 heure du matin ils sont entrés chez eux et ont pris le père et la mère. Heureusement que mes parents me soutenaient. Ils les ont amenés à la fac pour leur dire « prenez votre fille et rentrez à la maison ». Ils pensaient que si je rentrais, le sit-in allait s’arrêter. »

Les combattantes
Gare routière de Gafsa
Ça c’est une « Arour ! » s’exclame Zakia dans un rire complice avec Ghezala. Je lui demande ce que signifie ce mot : « cela veut dire que c’est une vraie femme, une vraie combattante. C’est un mot familier et régional, un peu excessif et peu usité ». Ce n’est pas grave, cela me plaît…

« Quand j’ai fini mes études, je suis restée au chômage jusqu’en 2006 où j’ai été contractuelle en sous-traitance avec un salaire très bas… » Ghezala ne considère pas cette période comme un vrai travail, son statut reste très précaire jusqu’en 2011. « Fin 2005 avec deux autres amis, Afef Bennaceur et  Nourredine Hidouri on a commencé à penser à la création d’un comité régional de diplômés chômeurs à Gafsa (UDC). On pensait que le problème du chômage ne concernait pas seulement une vingtaine de personnes mais que c’était un problème national. On a diffusé notre premier communiqué le 5 janvier 2006 et on a commencé les sit-in dans le jardin municipal pour se faire connaître. Et là une nouvelle lutte a commencé avec la confrontation directe des policiers qui nous agressaient physiquement en pleine rue. » 
Très vite le gouvernorat de Gafsa compte 9 comités locaux et les comités s’étendent  à d’autres régions comme Kasserine ou Sidi bouzid, zones sinistrées et bastions de la future révolution. « Le communiqué demandait à l’état d’assumer ses responsabilités par exemple en créant une loi qui protège les travailleurs surtout dans le privé, ou une prime de chômage. Ce sont des revendications politiques : cela veut dire que l’on refusait la politique de Ben Ali. Quand l’état a découvert que j’étais membre actif, que je poussais les gens à agir, les responsables régionaux m’ont donné un poste de sous-traitance dans une association de développement pour me faire taire. J’ai travaillé en étant sous-payée pendant deux ans et ils m’ont virée car je ne m’étais pas calmée. Le gouverneur de Gafsa m’a dit : « On t’a donné un poste pour te calmer et ça ne t’a pas calmé ! ». »

 Le militantisme au quotidien
 
Gare routière de Gafsa
En effet, durant ces deux ans, Ghezala ne cesse ses activités militantes. « Dès 2005 j’étais membre du comité des femmes et des jeunes au sein du Parti Démocrate Progressiste (PDP) dirigé par Ahmed Néjib Chebbi. J’ai essayé de faire bouger les choses avec ce parti dont j’ai été la porte-parole dans la région de Gafsa. Le 18 octobre 2005, les leaders des 8 grands partis d’opposition avaient fait une grève de la faim. Cette grève a duré tout un mois et a débouché sur la création du Collectif du 18 octobre pour les droits et les libertés [Qui regroupe des partis de gauche communistes comme le PCOT, des laïques et des islamistes, NdA]. L’état a décrété ce mouvement illégal et la police a renforcé et durcit sa surveillance. Et ce sont toujours les militants de base qui payent la facture la plus chère ! J’ai également activement soutenu le mouvement du bassin minier de Gafsa en 2008. On faisait des réunions, des sit-in, des manifestations de soutien. On faisait des collectes pour les prisonniers. On était en lien avec les leaders du mouvement de protestation de l’UGTT local en tant que soutien du PDP. Durant cette année 2008, non seulement j’ai perdu mon travail mais j’ai été violemment agressée par la police. À 7 ou 8 reprises, ils m’ont tabassée, j’ai eu le nez cassé avec une double fracture qui me pose encore problème aujourd’hui. Avec un certificat de 30 jours d’arrêt j’ai déposé plainte mais elle a été jetée à la poubelle. J’ai également eu un genou cassé par les policiers qui m’ont jetée à terre et frappée, frappée… Aujourd’hui j’ai mal tout le temps. Dans les manifs je n’ai pas peur de me mettre en avant. Même les policiers m’ont dit « comment tu as résisté jusqu’à maintenant, sans argent, sans travail ? ». Et Ghezala rajoute en rigolant : « Les jours où je n’étais pas agressée, je me disais « mais qu’est-ce qu’il y a aujourd’hui, on ne m’a pas agressée, ce n’est pas normal ! » Parfois j’étais agressée trois fois dans la semaine… ».

Nous avons rendez-vous dans l'un des rares cafés mixtes de la ville. La plupart des cafés sont réservés aux hommes...

Vivre sous la dictature
Comme Zakia, comme d’autres militant(e)s, c’est aussi la pression quotidienne sous forme de surveillance, la menace et la peur constante dont se souvient Ghezala : « Chaque jour avec une amie on rentrait à la maison à deux heures du matin. On s’était dit avec les amis de ne jamais se déplacer seuls, toujours à deux ou trois personnes, car en cas d’arrestation l’une des personnes peut prévenir les autres. Si tu restes seul la police peut te prendre, comme un enlèvement, et personne ne sait où tu es, même pas ta famille. Tu n’as pas d’avocat, personne ne sait si tu es vivant… Des amis se sont fait arrêter et pendant 20 jours on ne savait pas où ils étaient. Mohammed Soudani est resté 20 jours en prison et ce n’est que quand Amnesty International a lancé un appel de recherche que l’on a su où il était. »


Malgré ces séquelles, Ghezala reste très active et décide de protester contre ce licenciement abusif. « En octobre 2010, j’ai fait une grève de la faim à Gafsa pendant 17 jours. Les partis politiques comme le PCOT ou le PDP ainsi que les syndicats et les associations m’ont soutenue. Le docteur m’a demandé d’arrêter car mon état de santé était trop dégradé et les leaders des partis et de l’UGTT de Tunis m’ont dit d’arrêter car ils allaient arranger les choses. En novembre 2010 j’ai arrêté ma grève de la faim et en décembre Mohammed Bouazizi s’est immolé. En janvier 2011, j’ai décidé de faire un sit-in à l’UGTT avec ma mère qui est très malade. Ça a duré une semaine et ensuite j’ai décidé de sortir et de faire des réunions avec les gens qui m’avaient soutenue. Il y avait des manifestations dans toute la Tunisie. J’ai dit « Ma demande est celle de toute la Tunisie, je veux être avec les autres ! ». Le 12 janvier j’ai pris la parole dans une manifestation devant les chômeurs et un ami avocat m’a prévenu que la police projetait de m’arrêter. Je suis donc restée avec cet ami pour ne pas être arrêtée. Le 13 janvier il y avait une perturbation chez les policiers donc il n’y avait plus ordre de m’arrêter. Le 14 janvier je manifestais à Gafsa. »

Le 14 janvier 2011 Ben Ali s’enfuit. Quatre jours après, Ghezala est recrutée au Ministère des finances.


lundi 9 juillet 2012

La politique de l’asphyxie

Redeyef : 43°C, Redeyef : 45°C, Redeyef : 48°C, Redeyef : 52°C, Redeyef…
Les thermomètres auraient-ils explosé?

Depuis mon arrivée à Redeyef, la température n’a cessé d’augmenter. Dès le premier jour, on m’avait prévenue : il y a des coupures d’eau et d’électricité. Ce qui signifie ni ventilation ni hydratation. La nuit, nous dormons dehors dans la cour sous la voûte étoilée protégés par les murs de la maison. Et il fait toujours chaud.

Redeyef 5h00 du matin

Le troisième jour de mon arrivée, il devient impossible de sortir dehors entre midi et seize heures. L’air est si chaud qu’il semble compact. Le quatrième jour, plus personne dans les rues à partir de midi. Je demande quelle température il fait. On me répond qu’à la télévision, ils n’ont donné aucun chiffre. Pourquoi ? « Ils ont peur des émeutes, à cause des coupures d’eau… ». De fait, il n’y  a pas d’eau durant toute la journée. Heureusement, la maison de Béchir possède une baignoire dans laquelle Leila stocke l’eau quotidiennement. Mais comment font les autres habitants ? Ceux de Guetar ? Ceux de M’dhilla ? Ceux de Sidi Bouzid ? Ils manifestent. Sous le soleil de plomb, avec plus de 45°C, ils manifestent et reçoivent comme toute réponse les gaz lacrymogène. Avec cette chaleur, exceptionnellement élevée cette année, il devient criminel d’imposer à la population de telles coupures d’eau. Tout particulièrement pour les vieux et les nourrissons. Dans certaines villes les habitants peinent à avoir un filet d’eau durant quelques heures la nuit…

Redeyef 5h00 du matin

La région de Redeyef est habituellement très chaude en été. Aux portes du désert, près de la frontière algérienne, à l’intérieur des terres, son climat est sec et aride. Pourtant, dans les profondeurs, par-delà la terre brûlée, est une nappe phréatique, source abondante qui couvre toute la région Gafsienne, offrant des millions de mètres cube d’eau par an.
Dans cette région minière dominée par l’exploitation de phosphate depuis près d’un siècle, héritage du colonialisme, la Compagnie des Phosphates de Gafsa (CPG) exploite près de 8 millions de tonnes de phosphate par an. La Tunisie est le 5ème exportateur à l’échelle mondiale. Des millions de dinars sont également brassés par cette société semi-étatique qui a mis en place le système des mines à ciel ouvert dans les années 80 divisant par  trois ses effectifs et mettant au chômage une grande partie de la population de la région. Or, la compagnie a besoin de plusieurs tonnes d’eau pour alimenter ses laveries de phosphate. Cela provoque un assèchement des nappes phréatiques de la région irrémédiable (voir billet n°60).
Redeyef 5h00 du matin
Alors pourquoi le gouvernement laisse des populations sans eau dans la saison la plus chaude de l’année ? Et pourquoi ces coupures d’eau ? Les réponses, d’abord floues, donnent plusieurs pistes : Du problème technique évoqué (mais pourquoi l’eau est quand même accessible à certaines heures ?), aux raisons plus obscures et clairement politiques quand certains évoquent le projet de privatisation de la Société nationale de l’exploitation et de distribution des eaux (SONEDE). Et si les représentants de la SONEDE expliquent que « la diminution de l’approvisionnement en eau potable est due à "la baisse du niveau de l’eau de la nappe phréatique de la région" », le gouvernement ne vient aucunement en aide à ces régions appauvries…



Lorsque je quitte Leila et Béchir, la température avoisine probablement les 60°C à Redeyef. Le car de 5 heures du matin est déjà chaud comme un four. Je laisse derrière moi les amis, inquiète et révoltée par cette situation inhumaine. Le même jour, un groupe de jeunes activistes indépendants de Tunis dont le fils de Leila qui ont réalisé une collecte vont acheminer de l’eau vers Guetar. Encore une fois la société civile pallie au manque de l’état. Pendant ce temps, la CPG fait des bénéfices de plusieurs centaines de millions de dinars.